mercredi 6 août 2003

The Ongle

Je croyais que ca n'arrivait qu'aux autres.



Ca commence avec une vague douleur au gros orteil. C'es intrigant, puis genant, et puis un jour on boite. Un beau matin la douleur est vraiment insupportable et on commence a en parler a son entourage. Impossible de penser a autre chose que cette assymetrie entre les deux gros orteils, l'un devenu vraiment plus gros que l'autre. La tumeur prend des couleurs bizarres: jaune-rouge-violet-bleu.

Je vais au centre medical Macabi le plus proche. Lumiere me dit 10 rue Balfour. Je me gare tres loin, histoire de souffrir encore plus de la marche a pied, parce que je suis con. Je montre ca a une infirmiere, elle me dit que c'est une infection (merci), et qu'on ne peut rien faire pour l'instant. Il faut attendre que ca empire, que ca enfle encore plus pour que ca devienne blanc, et alors on peut percer le volcan de pu. Pour l'instaant la peau est trop dure, "y'a rien a percer". On dirait qu'elle aime ca.

Je prend rendez-vous pour dans 4 jours avec le Docteur Tsarfati, entretemps mettre le pied dans une bassine d'eau chaude avec du savon, histoire de "mijoter" l'infection.

4 jours me paraissent un eternite, mes collegues me font remarquer mon double-orteil.



Le pire, le pire, c'est quand on prend un coup, meme minuscule, par inadvertance. On crie, et il faut entre 5 et 10 minutes pour s'en remettre. C'est le boitier de l'ordinateur qui a pris le role de bourreau, et cette fois j'ai eu droit a une eruption. Nous avons donc un orteil, une tumeur sur la gauche, et une bulle de pu blanc-jaune au dessus, soit un triple orteil en trois dimensions. La je me dis, c'est bon ils l'ont leur percee. La douleur est immense, la tumeur vire au noir, je pense que je peux appeler les urgences.



Je m'en vais voir le docteur Rubin du centre medical d'Herzliya, au bord de la mer, un endroit de reve. Je lui raconte mon diagnostic. Il me dit : "ca ne te serait pas venu a l'idee que peut-etre on a ici un ongle incarne ?"



Un ongle incarne... Jusqu'a present j'en avais entendu parler chez les autres, les victimes me racontaient avec un regard d'effroi leurs deboires. Je croyais que c'etait comme le Loto, que ca n'arrivait que chez les autres. Et voila que ca tombe sur moi.



En fait ces temps-ci je n'entend parler que d'ongles incarnes autour de moi, comme si il y avait une epidemie...



Le docteur me dit que tout ce qu'il y a a faire c'est SORTIR l'ongle de la peau. Le probleme c'est que ca commence a faire mal avant meme qu'on me touche, comme si il y avait un champ psychologique de douleur.



Il me propose d'essayer. Il a l'air fou. Il sort une sorte de pince, plus un truc pointu, genre pour gratter le dessous des ongles. Je lui demande si il est malade. Je lui suggere de faire une anesthesie au moins. Il me dit que "ca vaut pas le coup". Que la plupart de ses clients, apres etre passe par la deux fois, ont demande sans anesthesie la deuxieme fois. Deja j'ai pas besoin de savoir que ca peut arriver plus d'une fois dans la vie d'un homme, de deux d'ou je les connais, moi, ses clients, pour qu'ils me disent ce que j'ai a faire ?...



Apres une seance de meditation, de deni du corps, de retour a l'esprit pur, j'accepte de lui donner mon pied. Je n'ai pas pleure, mais je crois que j'ai pousse les cris les plus rauques tous orgasmes reunis. L'espace d'une pause, je lui demande ce que j'ai fait pour meriter ca. Il me rappelle quand meme que si ce sont les seuls tracas qui peuvent m'arriver dans la vie je pourrai me considerer comme un homme heureux. Convaincant. Tout en enfoncant son truc metallique dans mon ongle exsangue, il me dit qu'il n'a pas vraiment le coeur a me faire souffrir. Pas convaincant. Il a l'air de prendre du plaisir a voir le pu sortir, mais c'est sans comparaison avec sa satisfaction, et aussi la mienne, a voir au bout de la pincette le morceau d'ongle sanguinolent qui torturait ma chair.



Il me dit qu'a present c'est bon, l'infection va se calmer d'elle-meme. Il me dit aussi de mettre le pied dans la bassine d'eau chaude, puis d'aller voir une pedicure (oui, une femme, evidemment) pour verifier que la zone de l'ongle est bien nette, propre et degagee.



Hier soir, mon pied droit dans la bassine et ma jambe gauche pendue sur la cuisse de Lumiere, en regardant le DVD de Vanilla Sky avec Tom Cruise (tres bien), je me rememorais avec une certaine nostalgie l'etreinte pedestre avec le docteur, les cris de douleur, mes propres morsures sur mon poignet, les convulsions post-charcuterie du pied, son enthousiasme contenu pendant l'operation. J'ai donc eu une relation sado-maso avec un docteur sur fond d'ongle incarne. Qu'on ne me dise pas a present que je n'ai pas l'esprit assez ouvert.





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